• Je suis allée voir un vieil ami qui occupe, à l’Institut Pasteur, un grand laboratoire et une petite place parmi les savants dont on ne parle jamais.

    Pendant la guerre, mon ami s’est adonné à l’élevage des poux de tranchée, histoire de rechercher la poudre qui devait les exterminer.

    Je ne sais pas s’il l’a trouvée.

    Maintenant que les billets de banque remplacent l’or, l’argent et le bronze, le vieux savant voue ses jours à la contemplation de la faune parasitaire qui s’ébat en toute liberté sur les sordides coupure.

    Il préfère les plus sales qui sont les plus peuplées.

    Mon ami est ce qu’on appelle un microbiologiste ; mais il ne se fait pas d’illusions. Comme il a un peu plus de soixante ans, il sait qu’il ne viendra pas à bout de sa tâche et que ce sont les microbes qui « l’auront ».

    Il m’a dit :

    — On ne pouvait inventer un plus merveilleux réceptacle à bacilles que la coupure populaire. D’abord parce qu’elle est assurée d’une circulation considérable. Ensuite pour ces trois scientifiques raisons :

    « 1° Il faut, pour se bien porter, de l’oxygène à la faune microbienne. Or les billets de un franc et de cinquante centimes sont toujours à l’air ;

    « 2° Il faut de la chaleur aux microbes. C’est entre + 18° et + 40° qu’ils jouissent de leur bon temps. Or on a coutume de loger les coupures dans ses poches, lesquelles reçoivent du corps le chauffage central ;

    « 3° Il faut un peu d’humidité aux bacilles. Or les coupures sont maniées par le doigts gras des bouchers et des charcutiers, par les mains suantes des travailleurs, par les mains mouillées des marchandes de poisson et de légumes. Il y a même d’innocents receveurs qui, pour rendre plus commodément la monnaie, glissent momentanément la coupure entre leurs dents. »

    Ayant dit doctement, le terrible savant passa à la démonstration.

    Il détacha de l’ongle une parcelle de coupure de vingt sous : il la disposa sous un microscope de laboratoire et il m’indiqua comment je devais mettre mon œil pour y voir quelque chose.

    Alors, sur le brin de coupure métamorphosé en champ de culture, je vis courir en tous sens des monstres en forme de serpents, de vers, de sangsues, d’étoiles de mer et de poulpes. Il y en avait tant que les misérables se bousculaient, se montaient les uns sur les autres et paraissaient s’entre-dévorer. Je compris que le savant n’aurait pas assez de sa vie pour les dénombrer tous.

    — J’en ai déjà recensé un peu plus de 80 millions sur un billet entier, dit avec orgueil le microbiologiste.

    Je me rejetai en arrière, épouvantée.

    — J’ai reconnu, ajouta-t-il avec le plus grand calme, le bacille de la tuberculose, de la peste, de la syphilis et du béribéri et même le bacille de Nicolaïer, qui donne le tétanos.

    — Assez ! assez ! suppliai-je éperdue.

    Et je m’écriai :

    — Bénie soit la sainte ignorance ! Main tenant, je ne pourrai plus garder une coupure dans mon sac sans craindre mille morts. Vous serez cause que je vais jeter l’argent par les fenêtres.

    — Ayez soin de prendre des gants, dit le vieux savant en me reconduisant…

     Ce qui est dit ici pour les bactéries est valable pour les virus.

    En cette période d'épidémie de grippe,

    Lavez-vous souvent les mains !

     

     

    L’Institut Pasteur et les pastoriens ont joué un rôle capital dans la carrière d’Achille Urbain. Engagé dans l’armée en 1903, diplômé de l’École Vétérinaire de Lyon en 1906, il rejoint le Laboratoire Militaire de Recherches Vétérinaires en 1920. Il complète sa formation dans le service de Besredka à l’Institut Pasteur et se consacre à la microbiologie - en lien avec la pathologie animale -. Il entre en 1931 au Muséum national d’Histoire naturelle, devenant, en 1934, le premier directeur du Zoo de Vincennes et le premier professeur d’« Éthologie des animaux sauvages ». De 1942 à 1949 il dirige le Muséum, où il poursuit ses recherches en microbiologie. L’étude des travaux d’Urbain dans le domaine des disciplines pastoriennes explique pourquoi il est aujourd’hui méconnu : il reste pour l’essentiel un collaborateur scientifique et ne s’engage pas dans une recherche fondamentale. De plus, il demeure un bactériologiste « classique », alors que s’annonce la révolution virologique et biomoléculaire.

     

     


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    Billet de la Parisienne

    Chacun des siècles qui ont précédé le nôtre s’est considéré comme moderne, et l’était en effet an regard du passé. Nous autres, avec nos inventions, nos découvertes, nos audaces multipliées, et qui, chaque jour, faisons « de plus en plus fort » nous avons sans doute plus qu’aucune autre époque l’impression que nous ne nous démoderons pas, que nos trouvailles mécaniques, pratiques, que notre confort et notre rapidité ne sauraient être dépassés.

    Et pourtant !

    Il est amusant de se dire qu’un temps viendra fatalement où nous serons pour nos successeurs ce que sont pour nous le Moyen âge ou le siècle de Louis XIV ou la période des crinolines et des diligences.

    Nous nous croyons très différents de ces époques qui nous semblent si naïves et si pittoresques. Cependant nous leur donnons la main beaucoup plus étroitement qu’il n’y paraît.

    Avouerai-je que j’ai longuement médité là-dessus, l’autre jour, en découvrant, tandis qu’un embouteillage m’en laissait le long loisir, que le képi de nos sergents de ville portait, toute petite réduction, le blason de la Ville de Paris ?

    Un blason, tout comme sur le pourpoint des jeunes pages médiévaux ? Cette découverte m’a fait me rendre compte du reste. Car, somme toute, assise dans mon taxi, n’étais-je pas tout simplement en carrosse ? Les chevaux avaient disparu, c’est vrai, mais le principe était exactement le même. Quatre roues, un siège où se prélasser, des glaces qui séparent de la foule, un salon exigu dans lequel on se fait traîner…

    La lumière des rues était électrique, soit ; mais j’en voyais le foyer comme mes ancêtres voyaient celui des torches, puis des flambeaux, puis des lanternes de corne, puis des réverbères d’abord à huile, ensuite à gaz… Et puis quoi ?… Je faisais encore partie de l’an mil, après tout, additionné, c’est vrai, de neuf siècles, mais qu’est-ce que cela, tant que le 1 initial n’est pas encore devenu le 2 qui suivra ?

    Ah ! quand, sur le taximètre du temps, ce numéro-là changera, ce sera peut-être vraiment autre chose ! En l’an 2030, des rêveurs, des poètes soupireront en songeant à nous : « Que j’aurais voulu vivre à cette époque ! »

    Ils nous évoqueront avec nostalgie, nous serons devant eux une belle image du passé. Ils organiseront des bals costumés, des reconstitutions, ils riront de songer que nous pouvions vivre avec ces lumières dans l’œil, nous faire traîner sur ces quatre roues, avoir dans nos rues ces hommes ornés d’un petit blason sur leur couvre-chef.

    Puis, tristes, ils reprendront leur vol à travers une nuit pareille au jour, vertigineux, avec une hélice quelque part.

    * * *

     

     


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  • Dans une main, j'ai un ver de terre et dans l'autre, un verre d'eau.

    J'ouvre les deux mains et les deux ver...(?) tombent.

    Comment faudrait-il écrire  " ver...", à votre avis? beurk

     


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  • Les mots manquent tant le vide est grand.

     


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